L'Afrique... on en parle beaucoup ces temps-ci. C'est pourquoi je repense à un témoignage qui avait été écrit il y a un certain nombre d'années déjà. Malheureusement (pour les Africains), je crains que ce texte n'ait pas pris une ride depuis vingt ans. Je le redonne ici, il a été écrit par une amie de France 2, maintenant et depuis peu à la retraite. Merci, et bon vent Clomani !
Mission
pour l’enfer

Avant départ et voyage
En général, la mission à l'étranger
est demandée par le chef du service Politique Étrangère, après
examen de la situation : s'il y a urgence, l'unanimité est vite
atteinte malgré la hiérarchie pléthorique. A cette époque (années
90) les missions sont encore un peu chères : équipes formées d'un
Grand Reporter (titre honorifique typiquement français), d'un
journaliste-reporter d'image (dit JRI), d'un preneur de son… très
souvent d'un monteur d'images, quelquefois d'un assistant technique
ou plus rarement d'un assistant de production.
Les équipes sont formées selon les
desiderata des “plannings” concernés. Le “planning caméra”
envoie le JRI de permanence, le “planning son” en fait autant.
Sauf que souvent, le journaliste Politique Étrangère renâcle avec
certaines personnes… Les palabres commencent alors pour que le
Grand Reporter puisse partir avec les personnes de son choix. Dans
les missions à risque, la complicité ou le respect aident à faire
du meilleur travail, de toutes façons. La mission à l'étranger
honore les gens désignés, en général… Ça leur permet aussi,
quelquefois, de “gratter” un peu de monnaie sonnante et
trébuchante grâce aux “frais de mission” et à la “régie”.
Les frais de mission sont destinés à couvrir les frais de bouche et
d'hôtel à l'étranger, la régie à régler les salaires des
interprètes, les bakchichs éventuels, et les autres frais divers
inhérents aux reportages qui seront faits.
La demande de mission est lancée et
doit revenir avec les signatures de la hiérarchie (pardi, on ne va
pas claquer des sommes astronomiques sans l'aval de la direction). Le
service “missions étranger” gère les billets d'avion et les
avances de frais de mission, le journaliste demande de la
documentation sur le pays où il va, va à l'ambassade s'occuper des
visa (ou envoie quelqu'un de l'équipe s'il n'a pas le temps) après
que la secrétaire ait fait la demande officielle sur papier à
en-tête. De leur côté, le JRI et le “sondier” préparent tout
le matériel technique dont ils vont avoir besoin pour les
reportages.
Certains départs en mission se font
dans une harmonie tangible… on sent que les équipes ont déjà
travaillé ensemble, que ceux qui la constituent se connaissent
plutôt bien. Ils ont leurs habitudes etc. D'autres sont nettement
plus houleux et là c'est le stress qu'on peut sentir.
La mission pour l'enfer se passera à
Mogadiscio, où une équipe doit aller relever les nombreux
journalistes, JRI, sondiers, producers qui y étaient : une équipe
depuis le début, les autres pour faire un magazine sur les
conditions de travail des journalistes dans un conflit à l'étranger.
Cela se passe aux environs du 10 décembre 94. La journaliste qui
part a demandé à ce que j'aille renforcer la mission en tant que
“producer” (peu de choses à voir avec le producer des équipes
US qui a le rôle d'un manager de terrain, rédacteur en chef, mais
plus avec le côté débroussailleur de terrain et facilitateur de
démarches officielles, administratives etc.) Il y a un JRI, un
sondier aguerri aux missions à risque, plein d'humour et de
confession judaïque - comme on part pour un pays musulman, la
Somalie il nous dira dans l'avion : “vous m'appellerez Ali au lieu
d'Elie, hein, n'oubliez pas”. En plus : une monteuse et une
assistante de production-producer. Le rendez-vous est donné,
l'avance sur frais de mission touchée, les billets d'avion
aller-retour : Paris - Beyrouth - Djibouti dans nos poches.
Nous nous retrouvons à Roissy le
matin… un peu fatigués après une nuit raccourcie par les
préparatifs (il faut emporter draps etc car les équipes sur place
ont loué une maison à Moga) mais de bonne humeur. Il pleut sur
Beyrouth où l'avion fait une escale technique… puis en route pour
Djib. Là, nous survolons l'Arabie Saoudite de nuit et nous pouvons
voir une étoile de lumières dessinée sur le sol, à des milliers
de mètres au-dessus de l'avion : c'est Djeddah. Arrivée à Djibouti
où nous plongeons dans la touffeur extrême, un taxi nous emmène à
un grand hôtel où il ne reste plus que deux chambres (nous sommes
5) car les observateurs internationaux venus scruter si les élections
djiboutiennes étaient démocratiques monopolisent toutes les
chambres décentes. Qu'à cela ne tienne : les deux garçons auront
une chambre double, et nous une triple. Il est minuit, la journaliste
ne supporte pas l'air conditionné et le coupe sans nous demander si
nous, on ne serait pas mieux avec. Par téléphone avant de dormir,
elle a appelé Paris, l'accrédité défense, pour lui demander qu'il
intercède en notre faveur auprès de l'armée de l'air à Djibouti.
En effet, nous allons avoir besoin de prendre un avion de l'armée
pour aller jusqu'à Mogadiscio où, vu la guerre, aucune compagnie
aérienne n'atterrit, où l'aéroport est devenu militaire etc.
Nous dormons quelques heures et nous
sommes réveillées par le bavardage de la journaliste avec le
général X, de la base aérienne française de Djibouti, qui va nous
permettre d'atteindre Mogadiscio en avion : départ en début
d'après-midi. Cela nous laisse la matinée pour découvrir Djibouti
et aller à la télévision djiboutienne prendre des contacts au cas
où… Il fait très chaud, Djib est une ville sans ombre. Normal,
sécheresse extrême = aucun arbre… des petits épineux à l'entrée
et à la sortie de la ville. Les rues sont des rues typiquement
africaines… avec les femmes en boubous et voile colorés.
Approche de l'enfer…
L'heure du départ arrive. Une jeep
militaire vient nous chercher pour nous aider à aller à l'aéroport
militaire. Le matériel et nous mêmes sommes conduits à l'aéroport
où un énorme Transal est préparé pour des livraisons de matériel
aux militaires français en poste à l'aéroport de Moga. Nous sommes
sur la piste et nous assistons au chargement et à l'arrimage de 2
jeeps et d'énormes caisses de matériels divers dans le zinc.
Il fait très chaud. Il doit être 14h
et c'est infernal… Enfin nous montons à bord car le Transal est
chargé. Quelques journalistes de la presse écrite français
s'installent en même temps que nous sur les banquettes peu
confortables rivées aux parois intérieures de l'avion. Ceintures de
sécurité rudimentaires… La journaliste de la télé, elle, a
droit aux honneurs de la cabine de pilotage. Nous, derrière, n'avons
pas de hublots… on n'est pas en vacances, quoi ! On a autre chose à
faire qu'à regarder le paysage… Les co-embarqués retournent à
Mogadiscio et nous racontent leur court séjour à Moga il y a une
quinzaine de jours… ils ont suivi l'opération distribution de riz
organisée par Kouchner : cadeau des enfants français aux enfants
somaliens. On rit beaucoup au récit de la caméra qui n'avait pas eu
le plan de Kouchner portant un sac de riz… et du “bis repetita”
kouchnerien (3 minutes, pas plus, juste pour le plan)… un peu moins
lorsqu'on nous décrit l'atmosphère d'anarchie suprême qui règne
dans la capitale somalienne. Après quatre heures de vol dans un
avion frigorifié, nous atterrissons dans le four de Mogadiscio…
Nous y sommes !
On débarque les passagers civils en
premier. Deux ou trois collègues de la Rédaction nous attendent
dans deux voitures différentes, sur le tarmac. Il fait déjà nuit
mais toujours chaud. Échanges d'informations pendant le parcours.
Nous roulons dans une petite jeep inconfortable conduite par un très
jeune Somalien dont j'apprendrai plus tard qu'il sera le chauffeur de
notre équipe. Arrêt à la délégation française une des étapes
obligatoires de la presse française… A peine descendus de la jeep,
des dizaines de petites mains viennent vous tripoter le pantalon au
niveau des poches… ce sont les mains des nuées d'enfants qui
attendent les toubabs pour les taper ou leur faucher du fric. L'un de
nos rédacteurs en chef s'est d'ailleurs fait piquer la régie énorme
qu'il avait… et je lui apporte la régie de “remplacement”.
Jamais eu autant d'argent sur moi car je suis “régisseur”…
c'est un peu effrayant, surtout quand on constate qu'on nous voit
comme des coffre-forts sur pattes. La délégation française est
managée par un baroudeur, ex aventurier en Afrique, futur navigateur
sur les mers asiatiques. Kouchner est rentré à Paris. Les locaux
font office de boudoir ou de salon à toute la presse française en
mission à Mogadiscio, c'est un lieu de péroraisons… Le whisky y
coule à flot… la bouffe y est bonne. Les employées sont locales
et le premier soir, on nous sert des tonnes de homards à la
mayonnaise. Je n'ai jamais vu autant de homards de ma vie : “les
Somaliens, musulmans, ne mangent pas les animaux à carapaces” me
répond-on lorsque je dis : “mais pourquoi ne donne-t-on pas à
manger à tous ces réfugiés qui crèvent de faim dans les camps en
ville ?”. Fatigue, whisky, conversations de salon journalistiques
m'épuisent… nous finissons par aller au bercail de la boîte. Une
énorme bâtisse où nous arrivons au clair de lune. Des types sont
allongés sur la terrasse, kalachnikov à leur côté, mâchonnant le
célèbre qat… ils ont l'air complètement “partis”. A
l'intérieur de la maison, une dizaine d'hommes, tous travaillant
pour la télé, est en train de préparer leurs départs à des
heures différentes, pour le lendemain. Le JRI de la première équipe
est à MSF car il a une maladie visiblement tropicale qui ressemble à
la dengue et qu'il est malade comme un chien. Il doit être rapatrié
en France via un avion de l'armée de l'air française demain et on
me charge de l'accompagner… ça me fera au terrain. Un autre membre
des équipes a déjà été rapatrié à Paris car malade lui aussi.
Un moteur pétarade bruyamment au loin, c'est celui du groupe
électrogène qui alimente notre maison.
Arrivée au “bercail” mogadechien
Ils sont sur le point de se coucher
lorsque nous débarquons et tous disparaissent dans leur chambre
respective, au 1er étage… la monteuse hérite d'une belle chambre
pour elle toute seule (les cassettes déjà tournées y sont
installées). Les deux hommes de notre équipe vont partager la
chambre avec leurs confrères… Nous, les deux filles restant, eh
bien… on n'a qu'à se débrouiller. Aucun homme galant parmi les
confrères : ils partent pourtant aux aurores le lendemain et
pourraient nous céder leurs lits… Apparemment ça ne leur vient
pas à l'esprit. Nous disposons quelques coussins par terre dans ce
qui avait du être un salon : ce sera notre chambre, à la
journaliste et à moi… Dans la nuit, on entend des tirs sporadiques
de mitraillette. C'est ma première fois dans un pays où le conflit
est dans la ville, où nous avons des “gardes du corps”… Pas le
temps de se poser des questions, on est épuisées donc on dort, peu
importent les conditions de confort qui laissent à désirer.
Jour de repérages
Lendemain matin, branle-bas de combat,
les producers partants me briefent pour la gestion du quotidien et
des diffusions des sujets. Pour cela, ils m'emmènent à la maison où
s'est installée l'Union Européenne de Radiodiffusion à dix minutes
en voiture de notre maison… dont j'apprends qu'elle est voisine de
celle de la chaîne concurrente, le loueur du coumpound étant le
même. Il faut se familiariser avec l'anglais primitif du garde du
corps/interprète (qui en fait connaît 3 mots d'anglais : Ibiyou
(EBU : initiales de l'UER en anglais), home, French delegation) .
S'il a 20 ans, c'est déjà bien… Le chauffeur qui ne parle même
pas un mot d'anglais, a le front bas et paraît la quarantaine. A
l'UER, on peut trouver des salles de montage destinées aux
télévisions diverses et variées. Sa cour ombragée ou son toit
sont les endroits d'où se font la plupart des “plateaux télé en
direct”… L'UER s'occupe des envois par faisceaux de tous les
reportages ou des directs faits par les divers journalistes et
chroniqueurs de télévision. Il y a des Suisses, des Anglais, des
Italiens, des Polonais, des Américains (mais CNN a sa propre
parabole dans la cour car CNN a les moyens) etc. Là aussi la presse
permet, cette fois-ci à des femmes somaliennes, de gagner un peu
d'argent. On y trouve quelques cuisinières, qui vous font la
tambouille et vous la proposent en cas de faim. Ce sont des plats
composés de riz mais on peut trouver du pain… le plus consistant
est fait de rations militaires négociées ou d'aide humanitaire
détournée.
A l'intérieur de l'UER, chaque
télévision a son propre bureau, avec banc de montage personnel ou
loué par l'organisme européen. En cas de problème, l'usage est de
se dépanner les uns les autres. Quand il manque, au montage, le plan
d'un endroit de la ville, les agences comme Reuters ou A.P., ou les
confrères qui ont tourné le plan nous dépannent… à charge de
revanche. A Moga, notre salle de montage est au rez-de-chaussée, des
fils ont été tirés à la va-vite et à la débrouille… le
téléphone satellite dont l'antenne est sur le toit du petit hangar
à côté, marche très mal. C'est l'ancêtre des téléphones
portables : une valise plutôt imposante et lourde !!! En mission
dans ce genre d'endroit, il faut vraiment être bricoleur. Il faut
trifouiller et bricoler le matériel pour pouvoir arriver à ce qu'il
fonctionne… le téléphone satellite est agonisant et communiquer
avec Paris devient aléatoire. C'est pourtant indispensable quand il
nous faut faire la coordination entre les éditions et les équipes
sur place. Ce premier jour est consacré à un repérage des lieux et
à la prise en main du matériel…La monteuse s'installe, la
journaliste et son équipe vont flairer un peu la ville et essayer de
tourner de quoi faire un sujet éventuellement pour le 13h, sûrement
pour le 20h. On m'a chargée d'aller chercher le JRI malade et de le
conduire côté français à l'aéroport militaire de Moga…
Chauffeur à l'air buté et jeune garde du corps muni de sa Kalach
(si maigre qu'une chiquenaude le ferait basculer) vêtus de T.shirts
par dessus leur pagne traditionnel à gros carreaux, me conduisent
d'abord à MSF où je récupère un pauvre gars complètement zombie,
puis à l'aéroport. Pour entrer à l'aéroport, il faut montrer
patte blanche : des Casques Bleus pakistanais, chargés de faire
régner l'ordre autour des installation aéroportuaires ou ce qu'il
en reste, font la police à l'entrée. En fait, il faut leur montrer
nos badges (j'ai hérité de celui de mon prédécesseur à qui je ne
ressemble pas du tout). Qu'à cela ne tienne, ils ne savent pas lire
notre alphabet et ne regardent même pas la photo. Mais, capital il
faut surtout leur remettre les armes… Une ONG Internationale comme
l'ONU transformant ses casque bleus en hommes vestiaires d'armement ?
Les armes sont interdites à l'aéroport où une noria de Tupolev et
autres gros porteurs débarque l'aide alimentaire, du matériel
militaire, des troupes et des journalistes du monde entier. Toute
cette richesse doit être en effet très tentante pour les groupes
armés qui sévissent un peu partout dans la ville.
Mogadiscio au quotidien…
L'armée française a installé son
campement sur le tarmac de l'aéroport… l'ambassade de France étant
dans une zone où il est dangereux de s'aventurer (puisqu'aux mains
d'un clan de Somaliens), les militaires français seront nos
interlocuteurs et les futurs tour operators des équipes de tournage.
A ce moment là d'ailleurs, personne ne s'est offusqué de la
situation “embedded” des journalistes français. De l'autre côté
du tarmac, sont installés les troupes américaines… dont
l'administration centrale est basée à l'ambassade des USA qui se
trouve, elle, en pleine ville, tout comme les différentes ONG
françaises, étrangères et internationales comme le CICR et l'ONU.
L'aéroport est la seule zone sûre de Moga, parce que la plus
tentante pour des bandits de grands chemins avides de pouvoir
détourner l'aide humanitaire et les produits de leurs larcins.
Le job de producer n'existant pas dans
les télévisions françaises, il faut le définir au fur et à
mesure que les jours avancent… les premiers jours servent à
prendre contact avec la réalité du coin, à humer l'ambiance… et
à gérer le quotidien. Je vais devoir administrer les Somaliens qui
travaillent dans notre “compound” (cuisinier, femme de ménage
et manager), les interprète et chauffeur et la voiture de loc.
Administrer signifiant payer en dollars sonnants et trébuchants ce
qu'on me demande régulièrement. Pour Moga, c'est “flux tendu” :
l'état de guerre rend les produits alimentaires hors de prix…
L'eau minérale arrive dans la ville via je ne sais quel trafic,
d'Arabie Saoudite. Quant à l'essence, c'est denrée rare pour cause
de guerre et de destructions d'infrastructures. Il faut payer les
loyers de la voiture et de la maison toutes les semaines, l'essence
du groupe électrogène et de la voiture, le personnel tous les
jours. Devant le départ de la majorité des journalistes, pour cause
de changement d'équipes dans les deux maisons du compound, le
manager vient me réclamer le loyer. On s'était bien gardé de
m'informer qu'on me laissait une ardoise, et le loyer a été
multiplié par 10 ! Refus catégorique de ma part mais le grand chef
de la maison, affolé par les départs, a peur d'être à court
d'argent. Âpre discussion avec un Somalien qui ne me regarde jamais
dans les yeux : je ne suis qu'une femme occidentale et je suis donc
infréquentable pour le bon musulman qu'il est (il se promène
partout avec son Holy Coran sous le bras). Sachant que la régie est
limitée et voyant les dollars fondre comme neige au soleil, je lui
dis que le deal était fixé et qu'il n'est pas question de changer
régulièrement de tarif. Quelques heures plus tard, le caméraman
viendra me dire, affolé, que le manager a racketté le journaliste
de la maison voisine et télé concurrente en lui pointant un couteau
sous la gorge, un vrai et qu'il faut donc s'exécuter et payer le
montant inflationniste. Il m'informe aussi de l'humiliation suprême
que j'ai infligée au manager en refusant de payer, et c'est lui qui
doit aller lui porter l'argent du loyer multiplié par 10 !
La pauvreté et l'anarchie sont telles
dans Moga que tout le commerce a été organisé autour des équipes
de télévisions de toute provenance… Il semble que les plus
instruits ont su profiter de leur connaissance de la langue anglaise
pour se mettre à la tête de petites équipes de gens du cru, de la
famille ou du clan. CNN se promène en ville avec d'énormes 4×4 ou
des “pick-up trucks blancs, des gardes du corps surarmés derrière,
-mais c'est “tendance” à Moga- et nous faisons vraiment “parent
pauvre” avec notre vieille guimbarde, notre garde du corps de 40
kgs tout mouillé et sa vieille Kalach. Rien à faire, y'a du boulot
et on se débrouillera comme ça.
En ville, c'est l'anarchie la plus
totale. On croise des troupes américaines à pied, en pick-up, en
voiture, en camion un peu partout, les Somaliens marchent, rarement
accompagnés d'un petit troupeau de chèvres ou de moutons … des
dromadaires errent de temps à autre dans ce qui devait être la rue
principale de Moga… qui n'est qu'enchevêtrement de carcasses
brûlées, de carrioles, de débris… Les endroits où sont les
réfugiés se repèrent par les monticules devant la porte : c'est là
où on enterre les morts. La famine commence à être enrayée mais
des milliers de Somaliens traînent dans les rues de Moga, les
équipes de télévisions en voiture, les voitures des humanitaires
et les camions militaires, tout ce qui roule embouteillent dès 10h
le matin les 4 rues principales de Moga. Pire que Paris un jour de
grand départ. Pas de police, pas de feux rouge bien sûr, pas
d'ordre et il arrive qu' un camion d'eau de l'armée américaine soit
renversé au beau milieu de la chaussée compliquant encore plus ce
trafic infernal. Quand on est coincé sur le coup de 14h dans cet
imbroglio comme ça m'est arrivé, on est bon pour un “coup de
chaleur”… il fait à peu près 45° dehors, et encore plus dans
la voiture qui n'avance pas.
Pendant que les équipes tournent…
Le meilleur moyen de travailler est de
se lever très tôt, en même temps que le soleil, et dès potron
minet, d'aller voir les ONG internationales ou françaises, ou
d'aller à la délégation française pour avoir des informations.
Mais les informations de la délégation française commencent à
dater. Il faut trouver une autre source d'information sur ce qui se
passe dans la ville, ce qu'on pourrait se mettre sous la dent pour
alimenter les deux principales éditions des J.T. : 13h et 20h en
reportages. L'équipe présente à Moga va partir avec l'armée
française dans les provinces inaccessibles… journaliste, JRI,
preneur de son et monteuse partent, me laissant seule avec le
personnel du compound et les punaises du matelas sur lequel je dors
(qui me font d'énormes cloques aux chevilles, lesquelles je perce à
la lueur de la bougie avec une seringue fournie avant mon départ de
Paris) ! Les journées sont consacrées à la quête d'infos et à la
diffusion des sujets déjà tournés et montés. J'ai l'ordre
d'envoyer les deux sujets d'avance dans deux faisceaux différents
afin que le “13h” (moins regardé que le 20h) n'aille pas piquer
le sujet du 20h, mieux “achalandé”… Par souci d'économie - on
devient vite radin quand les dollars vous filent si vite entre les
doigts- j'enverrai les deux sujets par le même faisceau, le prix
d'un faisceau est astronomique ! Mais toute cette comptabilité est
faite après la mission entre Paris et Genève, siège de l'U.E.R.
Bien sûr, ce que la journaliste redoutait se passe : le 13h diffusa
le sujet du 20h… (ce que la journaliste ne saura jamais, elle est
en brousse avec l'armée française).
C'est par le téléphone satellite
qu'on apprend ce genre de nouvelle, alors qu'on est en ligne avec le
bureau de la politique étrangère à Paris… par la même occasion
on entend quelques voix amies et ça réchauffe un peu le cœur. On
se sent bien isolé dans ce gros merdier qu'est Mogadiscio, ville de
concurrence télévisuelle, de trafics en tous genres et enfin d'aide
humanitaire. La violence est tangible à cause de la présence
militaire, des chefs de clan somaliens, des équipes américaines qui
exhibent leur richesse au nez de tous et de l'anarchie qui y règne.
Après une journée de prises de
contacts, on peut organiser un peu mieux l'emploi du temps quotidien.
Chez les humanitaires, souvent étrangers car ils sont là depuis
très longtemps, on peut en savoir un peu plus sur qui sont les
Somaliens, ce qui les motive, ce qui les guide. Le discours est
humain. Chez les militaires, le discours est rationnel côté
français, très pragmatique “communicateur” chez les Américains.
Pour les ONG internationales, on a du mal à trouver des
interlocuteurs : s'ils sont en haut de la hiérarchie, ils tiennent
des conférences de presse où on n'apprend rien. En revanche, un
employé de l'Unicef devient mon précieux informateur et le lien se
tisse entre lui et moi. C'est un Kenyan qui s'appelle Adam. Il fait
une petite revue de presse locale tous les matins, accompagnée d'un
listing des “événements” du jour. Ces informations vont être
d'un grand secours pour la nouvelle équipe envoyée par Paris, menée
par un journaliste du service économique de la chaîne. Ah bon ?
Il me faut aussi aller aux briefings de
l'armée US : le Général Peck officie tous les après-midi, pour le
“prime time matinal” étatsunien… Le Q.G. organisé derrière
l'ambassade est au point : quelques bancs ont été improvisés pour
la presse, un plateau surélevé pour Peck qui, une fois maquillé,
fait son entrée en scène devant un rideau “camouflage militaire”.
Les équipes étatsuniennes sont toujours devant, avec leurs gros
bras… et nous devons nous faufiler pour y voir quelque chose. Les
questions viennent plutôt de CNN et des autres mais les réponses de
Peck, lorsqu'elles concernent les Somaliens, permettent de voir la
méconnaissance du terrain par les gradés US… On peut ainsi
deviner que l'aide humanitaire a dû être un prétexte pour venir
s'installer dans la région. En revanche, leurs chargés de
relations/presse sont d'une grande efficacité : vous leur posez une
question inhabituelle, ils vous donnent rendez-vous une heure après
et vous avez votre info, béton. Ils proposent même un “tour”
sur un des porte-avions basés au large de Mogadiscio… en
hélicoptère, avec vente de briquets tempête au nom du porte avion
sur le bateau, etc… A force de parler avec les troufions
américains, on apprend qu'une ration militaire française s'échange
contre 6 rations militaires américaines. On apprend aussi qu'ils
sont très bluffés par l'efficacité logistique des Français… en
ce qui me concerne, j'apprécie la facilité des rapports avec eux.
Pourquoi est-ce toujours très compliqué dès qu'on essaie d'avoir
des informations côté français ou des ONG internationales ?
Diplomates vs militaires ? Allez savoir…
(à suivre)
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